Lou Andreas-Salomé

« La poésie est quelque chose

entre le rêve et l’interprétation. »
⏤ Lou Andreas-Salomé, Journal d’une année

 

Lou Andreas-Salomé
1861-1937
Femme de lettres cosmopolite,
Lou Andreas-Salomé laisse une oeuvre inclassable et singulière.
Littérature et philosophie, psychanalyse et théologie ;
histoires pour enfants et poèmes dramatiques, correspondances et journaux : autant de formes multiples et souvent atypiques d’un art qui dans les premières décennies du XXe siècle compose une modernité au féminin.
Celle que la postérité appelle familièrement, Lou Andréas-Salomé gagne avant tout à être connue par son oeuvre, qui appelle encore un patient et solide travail d’analyse. (Source Evene)
 

PRIÈRE À LA VIE
Certes, comme on aime un ami
Je t’aime, vie énigmatique –
Que tu m’aies fait exulter ou pleurer,
Que tu m’aies apporté bonheur ou souffrance.

Je t’aime avec toute ta cruauté,
Et si tu dois m’anéantir,
Je m’arracherai de tes bras
Comme on s’arrache au sein d’un ami.

De toutes mes forces je t’étreins!
Que tes flammes me dévorent,
Dans le feu du combat permets-moi
De sonder plus loin ton mystère.

Être, penser durant des millénaires!
Enserre-moi dans tes deux bras :
Si tu n’as plus de bonheur à m’offrir –
Eh bien – il te reste tes tourments.
⏤ Ma vie

 
TOI, CIEL CLAIR AU-DESSUS DE MOI
Ô ciel clair au-dessus de moi,
C’est à toi que je veux me confier :
Fais que les joies et les peines d’ici-bas
Ne m’empêchent pas de lever mon regard vers toi!

Toi qui te déploies sur tout
À travers les espaces et les vents,
Montre-moi le chemin, si ardemment désiré,
Où je te retrouverai.

Des joies je ne veux pas la fin
Et ne veux fuir aucune peine;
Je ne veux qu’une chose : de l’espace, rien que de l’espace
Pour m’agenouiller au-dessous de toi.
⏤ Ma vie

 
BONHEUR DE MARS
Les branches nues, par les vents agités
Portent la dernière neige de mars, molle et mouillée,
Il me semblait marcher dans un monde enchanté
Et entrer dans l’obscur silence du soir.

Du plus profond des forêts monte
Seul le chant d’une mésange
Comme une promesse de la nature :
Un appel, un salut, une annonce du printemps.

Comme s’il lui fallait envoyer un messager
Pour faire oublier le gel et la neige
Jusqu’à ce qu’une vision de rêve
Nous montre un printemps qui n’est pas.

Eh bien ! – Plus jamais il ne m’abusera, –
Mais je veux connaître ce bonheur de mars :
Rester immobile dans un paysage d’hiver
Pour entendre un appel du printemps.
1890. Tempelhof
⏤ Journal

MORT ET QUINTESSENCE
« Un deuil ne se borne pas, comme on le dit souvent, à envahir les sentiments ; il consiste plutôt en une fréquentation ininterrompue du disparu, comme si ce dernier devenait plus proche. Car la mort ne le rend pas seulement invisible : elle le rend aussi plus accessible à notre regard. Elle nous le vole, mais elle nous le complète également d’une manière inédite.
Dès le moment qui fige pour nos yeux ces contours mouvants qui traduisent l’action et les changements constants d’une physionomie, celle-ci nous révèle souvent pour la première fois sa quintessence, l’élément que le déroulement de l’existence ne nous donnait pas le loisir de percevoir complètement. »

Source: Terres de femmes




Après un séjour à Paris et après être devenu le secrétaire du sculpteur Rodin, Rainer Maria Rilke voyage en Europe.
Il s’arrête notamment en Italie.
Ces pérégrinations et ces nouvelles découvertes donnent au poète allemand un regard nouveau sur le monde qui l’entoure : dans l’instabilité,
il récuse sa propre existence.
En proie au doute, peut-être ?
Seule sa muse,
Lou Andreas Salomé,
à qui il envoie cette lettre,
peut lui garantir
une reconnaissance affective …

13 novembre 1905

Chère Lou,

Cela me touche étrangement qu’il y ait maintenant une patrie autour de toi, une maison remplie de ta présence, un jardin qui vit de toi, un espace qui t’appartient ; oui, je comprends que tout cela ait été et n’ait pu qu’être lent à advenir : car ton univers exige la réalité et a la force de l’exiger ; le premier et lointain Loufried était presque comme un rêve, légèrement fragile et plein de choses anticipées ; mais il tenait à toi, et quand tu venais, la maison était grande et le jardin sans fin. C’est ce que j’éprouvais alors, et je sais aujourd’hui que c’est justement l’infinie réalité qui t’entourait qui constitua pour moi l’événement le plus profond de cette époque indiciblement bonne, grande et généreuse ; le processus de métamorphose qui s’empara alors de moi en mille endroits à la fois émanait de ton existence indiciblement réelle.
Jamais, dans mes timides tâtonnements, je n’avais autant senti l’être, autant cru à la présence et autant admis l’avenir ; tu étais l’antithèse de tous les doutes et pour moi une preuve que tout ce que tu touches, atteins et regardes existe.
Le monde perdit pour moi son caractère nébuleux, cette façon flottante de se former et de se décomposer qui fut la manière et la pauvreté de mes premiers vers;
des choses advinrent,
des bêtes que l’on discernait,
des fleurs qui existaient;
j’appris une simplicité,
j’appris avec lenteur et difficulté que tout est simple, et j’acquis la maturité pour parler des choses simples.

Et tout cela se produisit parce qu’il m’a été accordé de te rencontrer à un moment pour la première fois je courais le danger de m’abandonner à l’informe.
Et si ce danger ne cesse de revenir d’une façon ou d’une autre et sous une forme de plus en plus adulte, le souvenir de toi, la conscience de toi grandissent cependant en moi au point de devenir immenses.
À Paris, pendant ces journées extrêmement difficiles où toutes les choses se retiraient de moi comme d’un homme devenant aveugle, où je tremblais de l’angoisse de ne plus reconnaitre le visage de mon prochain, je me raccrochais au fait que toi, je te reconnaissais encore en mon for intérieur,
que ton image ne m’était pas devenue étrangère,
qu’elle ne s’était pas éloignée comme tout le reste,
mais se maintenait seule dans le vide étranger où j’étais contraint de vivre.

Et ici aussi, au milieu du déchirement avec lequel j’ai renoué,
tu as été le lieu sûr auquel mon regard est resté fixé.

Je comprends si bien que les choses viennent à toi comme les oiseaux retournent au nid lointain quand le soir tombe. Mille lois, grandes et petites, se sont accomplies avec la maison qui s’est construite autour de toi. Je suis si heureux qu’elle existe, et j’ai l’impression que ses effets bienfaisants me parviennent jusqu’ici.

Mon combat, Lou, et mon péril consistent en ceci
que je ne puis devenir réel, qu’il y a toujours des choses qui me nient,
des événements qui me traversent, plus réels que moi, comme si je n’existais pas.
Autrefois, j’ai cru qu’un mieux surgirait le jour où j’aurais une maison, une femme et un enfant, toutes choses réelles et irréfutables; j’ai cru que cela me rendrait plus visible, plus tangible, plus concret.
Tu vois, Westerwede existait, était réel : car j’ai construit moi-même la maison et tout fait à l’intérieur. Mais c’était une réalité en dehors de moi, je n’étais ni intégré à elle ni confondu avec elle. Et maintenant que cette petite maison avec ses belles chambres silencieuses n’existe plus, le fait de savoir qu’il existe encore un être lié à moi et quelque part un petit enfant qui n’a rien de plus proche dans la vie que cet être et moi
– cela me donne sans doute une certaine sécurité et l’expérience de beaucoup de choses simples et profondes -,
mais cela ne m’aide pas à parvenir à ce sentiment de réalité, à cette égalité de condition à laquelle j’aspire tant :
être quelqu’un de réel au milieu du réel.

C’est seulement pendant mes journées de travail (fort rares) que je deviens réel, que j’existe, que j’occupe l’espace comme une chose, pesant, gisant, tombant, et puis une main vient me relever. Inséré dans l’édifice d’une grande réalité, j’ai alors le sentiment d’être un élément important, posé sur des fondations profondes, encadré à droite et à gauche par d’autres portants.
Mais chaque fois, après ces moments d’insertion, je redeviens la pierre rejetée au loin, si inerte que l’herbe de l’inaction a le temps de pousser sur elle. Et le fait que ces moments de rejet ne se fassent pas plus rares, mais soient au contraire quasi constants, ne doit-il pas m’angoisser ?
Si je gis ainsi, complètement enseveli,
qui me retrouvera sous tout ce qui me recouvre ?
Et n’est-il pas possible que je me sois depuis longtemps effrité, presque pareil à la terre, presque aplani, si bien qu’il y a toujours un morne chemin de traverse pour me passer dessus ?

Il y a donc constamment devant moi cette unique tâche à laquelle je ne m’attèle toujours pas, bien que je doive le faire : trouver le chemin, la possibilité d’une réalité quotidienne…

J’écris cela, chère Lou, comme dans un journal intime, tout cela parce que je ne peux pas écrire de lettre maintenant mais n’en suis pas moins désireux de te parler. J’ai presque perdu l’habitude d’écrire, aussi pardonne-moi si cette manière de lettre est détestable et désordonnée. Peut-être n’y voit-on même pas qu’elle est emplie de joie à la pensée de ta maison et y apporte mille voeux. Mille. Tous.