Hélène Dorion

⎯ Pas même bruit d’un fleuve ⎯

Photographe: RACHAEL TALIBART

« La réputation d’Hélène Dorion n’est plus à faire.
Depuis la parution de son premier livre en 1983 jusqu’à l’obtention du prestigieux prix Athanase-David pour l’ensemble de son oeuvre en 2019, l’auteure, née à Québec, a fait paraître plus de trente ouvrages.
Poésie, romans, récits, essais, albums jeunesse, ses livres sont publiés dans une quinzaine de pays et lui ont valu plusieurs distinctions, dont le Prix littéraire du Gouverneur général, le prix Anne-Hébert, le prix Senghor et le prix Mallarmé.
En plus de trente-cinq ans, Hélène Dorion a construit une oeuvre qui sonde l’intime de l’être et invite à méditer sur la splendeur du monde. »

⎯ Éditions ALTO

 

Hélène Dorion présente depuis 2015 des concerts littéraires en compagnie de certains membres des Violons du Roy, mais elle montera pour la première fois aux côtés de l’ensemble des 15 musiciens de la formation le 19 mars au Palais Montcalm de Québec, à l’occasion du Mois de la poésie (puis à la salle Bourgie du Musée des beaux-arts de Montréal le 20 mars).
« C’est cette musique qu’est elle-même la poésie que leur musique parvient à éclairer », se réjouit celle qui récitera des extraits de son populaire recueil Comme résonne la vie (Éditions Bruno Doucey, 2018), au son de pièces d’Arvo Pärt ou de Schubert.
« La musique nous permet d’entrer dans le mouvement de la parole et des mots, de nous laisser porter. »

⎯ source: Le Devoir

 

« Hannah porte une souffrance qui éteint quelque chose à l’intérieur d’elle, sans qu’elle sache ce que c’est.
Je pense qu’on porte des choses de générations précédentes.
De manière métaphorique, le fleuve charrie toute l’histoire qui relie l’Europe et l’Amérique. Et nous sommes tous des courants individuels, des fleuves qui portent des mémoires. » 

« On ne connaît sans doute jamais tout à fait les visages les plus proches. Ils demeurent pour nous des énigmes, malgré les années qu’on a partagées avec eux dans une intimité qui ne sera peut-être jamais recréée »

« Peut-être que les poèmes apportent un sens que rien d’autre ne peut apporter. C’est le plus que je peux dire. J’aime y croire. J’ai besoin d’y croire. »

⎯ Hélène Dorion

Résumé

 

Pas même bruit d’un fleuve
( janvier 2020 )
Quand Hanna découvre, parmi les effets de sa mère récemment décédée, des carnets, photographies et coupures de journaux, elle décide de descendre le cours du fleuve jusqu’à Kamouraska pour tenter de trouver le fil qui rattachera son histoire à celle de Simone, cette femme silencieuse, absente de sa propre vie.

Remontant le siècle, le long du Saint-Laurent, de Montréal à Pointe-au-Père, suivant des marées parfois cruelles, Hanna retrouvera la trace du premier amour de sa mère et retournera jusqu’en 1914, au moment du naufrage de l’Empress of Ireland. Elle apprendra qu’une catastrophe forme le tronc de tragédies intimes qui traversent les générations et que les survivants sont parfois les vrais naufragés. Sur cette route qui la conduit vers elle-même, elle pourra compter sur la force de l’art et de l’amitié pour éclairer sa quête. La poésie gonflant ses voiles, Pas même le bruit d’un fleuve emporte dans son sillage son lot de révélations, de miracles et de mystères.

Extrait

 

« La nuit a eu le temps de tomber

Juliette est venue me rejoindre. Je l’ai appelée deux jours après mon arrivée ici, et aussitôt qu’elle a entendu ma voix, elle m’a dit qu’elle prenait le bus le lendemain matin.

Elle est arrivée en fin d’après-midi. Je m’étais promenée toute la journée dans le village, ma mère avait marché elle aussi sur le sable froid, elle avait ramassé des coquillages restés intacts et des pierres lissées par la mer, comme moi elle était allée sur le quai, s’était assise tout au bout, les jambes ballantes, et le vent avait créé des nuages dans nos yeux.

J’ai apporté deux des cartons remplis de photos, de carnets et de coupures de journaux. Maintenant je sais, sur la photographie, ce n’est pas un oncle ou un cousin, c’est lui, Antoine, plus tout à fait un jeune homme à côté de ma mère qui a sans doute à peine vingt ans et semble si heureuse. Ce pourrait être la seule photo qu’elle avait de lui, l’unique preuve de leur amour.

Parfois elle allait peut-être ouvrir le tiroir de sa table de chevet et poser son regard dans celui d’Antoine pour retrouver cette force qui devait lui manquer, le soir, lorsqu’elle se glissait sous les couvertures et rejoignait son mari en lui tournant le dos – cette force lui manquait-elle le matin lorsqu’elle préparait le petit déjeuner pour mon père et moi, et les nuits de Noël, en sortant de la messe, le coeur vacillant, croyait-elle à la résurrection des âmes et à la rémission des péchés, pensait-elle qu’à la fin il ne reste de nous que cette poussière de cendre faite de chair chiffonnée, d’organes alanguis et de quelques ossements grugés par la terre ? Concevait-elle qu’on puisse être emporté au fond d’une mer qui exerce une telle cruauté que toute idée de foi en quelque chose d’invisible ou d’immatériel est aussitôt expulsée ?

Simone avait plusieurs visages. Le premier, triste et ténébreux, celui des bords de mer et des crépuscules, le deuxième, coléreux, celui des corvées ménagères et de l’existence matérielle, le troisième, radieux, celui de l’apéro et des soirées bien arrosées entre amis, celui aussi des voyages avec son amie Charlotte ou avec sa soeur Agathe, quand elle se laissait porter loin de sa réalité – Málaga, Grenade, Lisbonne, Faro –, elle en rapportait de la force, des fous rires et des éclaircies pour le coeur.

Enfant, quand on partait pour les vacances, je retrouvais ma peur de l’océan. Je redoutais l’instant où mon père allait me prendre par la main pour qu’on se baigne ensemble, les vagues semblaient si hautes et si fortes, mais je ne laissais rien paraître de mes appréhensions, je souriais en me demandant pourquoi ma mère ne venait jamais avec nous. Elle restait plutôt sur la grève, le regard éteint jusqu’à ce qu’elle ouvre un livre ou un cahier et se mette à écrire. J’avais oublié ce souvenir, mais je la revois maintenant qui pose sur ses genoux son sac de plage rempli de toutes ses inquiétudes et ses précautions, nous dit, à mon père et moi, d’aller marcher sans elle, et quand nous revenons, elle s’empresse de refermer le cahier.

Quand Juliette est arrivée, on est allées manger au restaurant que j’avais trouvé la veille, et qui donnait sur le fleuve.

Durant tout le trajet pour venir te rejoindre, me dit Juliette, j’ai pensé à ce que tu m’as raconté. Je comprends que tu sois si ébranlée. Défricher, creuser, tamiser, ratisser, c’est toujours une manière de s’exposer au recommencement.

Quand je peins un tableau, poursuit Juliette, je dispose d’abord les couleurs à grands coups de pinceaux. Puis je laisse sécher légèrement la surface avant d’y revenir et de la lisser avec une sorte d’instrument métallique que j’ai moi-même fabriqué. Je laisse de nouveau durcir un peu la peinture. Chaque étape de séchage et de lissage déplace le tableau, le dégage de ce qu’il était pour l’emmener vers ce qu’il peut encore devenir, ajoutant une nouvelle histoire à celles qu’il porte. Je retouche ainsi la surface jusqu’à ce que ces repentirs s’épuisent et se transforment en un recommencement qui appelle un nouveau tableau.

Au milieu de la soirée, on est rentrées à l’hôtel et j’ai ouvert avec Juliette les boîtes qui allaient emmener ailleurs le lien que j’avais eu jusque-là avec ma mère. »

ÉCHOS

 
«[…]Hélène Dorion entremêle ici poésie,
fulgurance et prouesses narratives.

Ce roman, d’une écriture magistrale, nous rappelle avec force et subtilité que la mémoire des êtres est longue, qu’elle traverse générations et siècles, révélant bien des années après le surgissement les échos de petits et grands drames de la vie. Sur terre et dans l’infini, nul ne fait que passer…

Ce roman change les êtres pour le mieux.
Or le traverser ne se fera pas sans remous intérieurs. »

⎯ Claudia Larochelle, Elle Québec