Patricia Ryckeweart

Patricia Ryckewaert
est née en 1964 dans la Loire (France)
et a vécu la plus grande partie de son enfance en Touraine et sur le bassin d’Arcachon.
Soignante en psychiatrie durant plus de vingt ans à Aix-en-se Provence, et après un long chemin psychanalytique, elle se consacre à l’écriture. La question du rapport à soi et au monde est au centre de sa poésie.

 

 

 

Oeuvre de Antonio Mora

Elle voudrait la paix des eaux tranquilles
et des vastes plaines

le souffle bleu du froid à givrer les cils
et la clarté dans les regards

le pur des cimes où rêvent les grands oiseaux
et les baisers du ciel, un peu de lait sur les lèvres.

Elle voudrait l’envol de ses mots tendres
vers ceux qui en manquent

et le silence juste après la pluie
comme un écho.

Elle voudrait l’accord juste, la résonance belle
tout ce qui s’attire, s’allie et se scelle

tout ce qui va dans le même sens.

Elle voudrait les confidences douces
chuchotées, et les caresses à peine

quelque chose qui la délivre
et lentement l’élève vers le meilleur d’elle.

 

Oeuvre de Jaya Suberg

⏤ À toutes celles atteintes dans leur intégrité
À celles éteintes sous les coups ⏤

Elle vient d’une terre du sud
aguicheuse et revêche
retroussée par les vents
comme une putain

elle souffle

sur la souffrance des femmes
comme on souffle
sur une blessure d’enfant

elle souffle

sur les jours de crise
les entailles dans la peau
les heures suspendues
au vague à l’âme bleu
des paroles tues

elle souffle

sur la honte
la solitude et les silences coupables
sur les hanches pétries
les gorges serrées
et les nuques brisées
sur l’intime blessé des filles
sur le libre tué
au creux des ventres

elle souffle une tempête

elle a perdu le calme
ressenti la nausée
et l’urgence d’écrire
les mots justes de l’émoi
les mots noirs et justes
de la révolte

le mal de mère
l’amer-d’être-femme
AU SOURD DU MONDE
aux sources du mâle.

« Là d’où elle vient »
Éditions Bleu d’Encre

 

Passage

On se sait là perdu à tisser des lendemains de peine
à interroger l’aube des yeux les mains jointes

à vouloir du silence qu’il absorbe le bruit des bottes
et toutes les colères des hommes

on se sait là au bord du vide et des larmes
à résister à l’obscur et au vertige.

On cherche alors une trouée dans le ciel gris
et une aile large et bienfaisante pour nous porter à naître encore une fois.

 

Aux liaisons frileuses
et aux portes qui claquent

j’oppose l’enclos tendre de ma bouche
et de mes bras ouverts

tous les passages creusés dans les mots
vers le libre

aux peurs qui empêchent l’amour
et l’élan des langues vers le baiser

l’élan de la main vers la main
j’oppose le souffle du poème.

 

Les mots dans les mots

Dialogue avec lui
au secret d’un boudoir
à broder des mots de sève
au fil de soi
écho du vent
et chant des cimes
ricochets de mer
et quelques vagues
au galop.

Dialogue avec l’ému
et le tendre
l’inconsolé et l’ébloui
eau de soif
vin de lune
les milles et un gris
toutes les nuances
et la prière des mains.

Dialogue de sourd
et de muet
juste des signes
logorrhée silencieuse
et sensible
tout est là où ils sont
à ne pas se rejoindre.

Dialogue avec lui
éclats de vers
sans rimes
et sans liaison fatale.

Juste un poème qui bat. 

 

Oeuvre d’Antonio Mora

Il sait
que l’humanité qui nous relie nous engage, que nous allons devoir résister à toutes les tentatives de vouloir nous en priver, et nous aimer.

Il sait
que le rouge est la couleur du sang, de la terre, des fleurs, des jours finissants et des lèvres des femmes.

Il sait
que « la buée dit la trace et que la brume fait les plis », quand il pose son front contre la vitre et cherche refuge dans les paysages de l’automne et de l’enfance.

Il sait
que la mer les emportera dans ses courants et le profond d’elle, pour les faire plus vivants encore.

Sait-il jusqu’où ils écriront leur amour des autres ?

Le soleil ose nous regarder en face
tandis que le ciel ferme un peu les yeux
et que les arbres tournent la tête.
Au berceau de mes mots
j’ai porté mes enfants
et tant de perdus qui avaient besoin de bras
et puis j’ai serré l’amour
évidemment
j’ai aussi senti le vide astral
l’effroi polaire.
Le soleil osera bien encore
alors je me ferai buisson des chemins
et ramures des cimes pour accueillir les oiseaux
de mes collines et des villes
et même les oiseaux migrateurs.
Toi tu me donnes ce beurre tendre pour le pain
évidemment.

Toute la pluie et l’encre en gouttes
ruisseaux du ciel à déborder des yeux

un peu de lumière en rosée aussi
pour éclore les poèmes et les bourgeons

et cette petite flaque de nous
comme une parole en attente d’être dite

juste un peu de salive et pas encore de sève
et les pieds nus à sauter dedans.

Toute l’eau du monde dans un regard
qui a soif, qui veut vivre et comprendre

se remplir des fleuves et de leurs sédiments
et s’endurcir au calcaire des sources

toute l’eau du monde dans la bouche
de quelques-uns parfois

et la mer à nous prendre tous.

« Refuges »
recueil en cours avec Jean Diharsce