Jules Beaulac

est un homme d’Église et un écrivain québécois, né en 1933 et mort le 13 juin 2010.
Pendant quinze ans, il a exercé son ministère dans le milieu carcéral.

La caravane humaine

J’ai connu,
dans ma vie,
qui s’étire déjà pas mal,
quelques grands vivants.
Ils n’étaient pas tous célèbres,
loin de là.
Mais ils avaient tous
assez d’amour dans le cœur
pour en donner
à beaucoup.

Ils n’avaient pas tous un épais portefeuille,
tant s’en faut.
Mais ils avaient tous
une grande passion dans l’âme .
qui donnait du sens
à tout ce qu’ils faisaient.

Ils n’étaient pas tous très instruits,
oh non !
Mais ils avaient tous développé
une sagesse en leur esprit
qui en faisait
de merveilleux conseillers.

Ils avaient souffert,
souvent même beaucoup :
maladies, échecs, abandons, trahisons.
Mais jamais,
ils ne s’étaient laissés abattre.
Toujours,
ils avaient rebondi
devant l’épreuve.

Ils avaient compris
depuis longtemps
que donner
est plus agréable que recevoir,
qu’écouter
est plus intéressant que parler,
qu’admirer
est plus utile que condamner.

Ils avaient découvert
que l’intelligence sans le cœur
est bien malcommode
et que le cœur sans les mains
ne vaut guère mieux.

Ils avaient trouvé aussi,
souvent péniblement,
que la vraie vie
ne se vit pas tout seul.
Il y a les autres
sur qui on peut s’appuyer.

Ils avaient tous gardé
un sens de l’émerveillement peu commun.
Capables de se pâmer
devant une rose fraîchement éclose
autant que devant le sourire d’un enfant
ou les mains ridées d’un vieillard.

Ils étaient ardent à l’ouvrage
et fervents pour l’amour.
Ils avaient la force des départs
et le courage des recommencements.
Ils avaient du cœur au ventre
et aussi plein les mains.

Il émanait de leur personne
une sorte de magnétisme
qui donnait le goût
de faire un bout de chemin avec eux.
Leur seule présence inspirait confiance.
Ils dégageaient beaucoup d’amour.
On était bien avec eux.

À les voir,
on avait le sentiment d’être meilleur.
À côté d’eux,
on avait envie de grandir.
Ils avaient du feu
dans les yeux et dans le cœur.

Et certains,
au cours du voyage,
avaient rencontré Dieu
qui avait éclairé leurs pas,
guéri leurs blessures
et réchauffé leurs froidures.

Bref,
ils avaient le goût de vivre
et ils donnaient le goût de vivre.

* * *

Mais j’en ai connu d’autres
qui avaient perdu
ce goût de vivre
et qui traînaient à pas lents
une vie lourde de misères.
Grands blessés,
oubliés, déprimés,
angoissés, perdus.

Ce n’était pas toujours
de leur faute.
Ils ont excité en moi
la pitié,
puis la compassion,
et enfin l’amour.
Je leur ai voué
une bonne partie de ma vie.
Ils sont devenus
des maîtres pour moi
et je compte parmi eux
quelques-uns de mes meilleurs amis.

Et, il faut le dire,
j’en ai connu enfin
qui enlevaient aux autres
le goût de vivre,
qui utilisaient les gens
plutôt que de les aimer.
Mesquins, égoïstes,
ambitieux, hypocrites,
veules, jaloux,
jugeurs, exploiteurs.

Eux aussi
n’étaient pas toujours coupables.
Ils m’ont souvent donné
l’envie de vomir
quand ils croisaient ma route.
Peu à peu, cependant,
ils m’ont appris
la compréhension, la bonté
et surtout le pardon.

* * *

Dans la caravane humaine,
il y a toutes sortes de marcheurs.
Des leaders et des suiveurs,
des infatigables et des fatigués,
des joyeux et des tristes,
des bons vivants et des agressifs,
des grands, des moyens, des petits,
des fins et des pas-fins,
des forts et des faibles…

Les uns courent,
d’autres s’essoufflent à rien,
d’autres s’assoient sur le bord de route,
d’autres enfin rebroussent chemin.

Mais tous sont portés ou emportés
par cette marée humaine.
Tous, même sans le savoir,
sont avides d’amour,
sont assoiffés de vie.
Ils veulent VIVRE.
Ils portent en eux,
comme le trésor le plus précieux,
cet acharnement à vouloir vivre.

Qui leur a rivé au cœur
ce goût de vivre,
dites-le moi ?
Je ne serais pas surpris que ce soit
Celui qui est la Vie,
Celui qui a brisé
les chaînes de toutes nos morts
afin que nous puissions
VIVRE TOUJOURS !

⏤ Jules Beaulac, Que c’est bon la vie !, Ed. du Levain, l990

Cueille le temps

Tu ne peux pas retenir le temps.
Il passe.
Il coule entre tes doigts
comme l’eau de la fontaine.
Il glisse dans ta main
comme le sable de la mer.

Tu ne peux rattraper le passé.
Il n’est plus.
Il s’en est allé
comme le couchant d’hier.
Il est disparu
comme un souvenir perdu.

Tu ne peux emprisonner le futur.
Il n’est pas encore.
Il viendra à son heure
comme le levant de demain.
Il te rejoindra
comme la vague qui s’approche du rivage.

Mais tu peux toujours cueillir le présent
comme un beau présent de Dieu.
Ce présent est comme un grand arbre :
il plonge ses profondes racines
dans ton passé tout plein
de souvenir et d’expérience,
comme une sagesse accumulée.

Et il lance ses longues branches
vers ton futur tout plein
de promesse et d’espérance,
comme un projet emballant.

Le présent est fait
de ton passé qui n’est plus
et de ton futur qui n’est pas encore.

Prends le temps qui t’est donné
à chaque instant qui passe.
Cueille-le précieusement
comme l’eau du ruisseau
qui t’est toujours disponible.

Ne gaspille pas ton temps,
c’est un cadeau de Dieu.
Ne passe pas ton temps
à courir après le temps.

Prends ton temps.
Ne dis pas : je n’ai pas le temps.
Dis plutôt : j’ai tout mon temps.
Ne sois pas avare de ton temps.
Donne de ton temps aux autres
comme Dieu te le donne à toi.

Ne cours pas tout le temps,
prends ton temps.
Et laisse au temps
le temps
de faire son temps.

Alors, tu gagneras du temps.
Et tu découvriras
que c’est beau et bon le temps,
que c’est plein de Dieu dedans.

⏤ Jules Beaulac